Droits de l'Homme - Centre de Développement Socioculturel

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RACISME INCONSCIENT (Intégration du racisme dans la vie de tous les jours) ?
 
- L'école peut-elle être un espace où le racisme serait sinon exclu, où tout au moins les discriminations raciales n'auraient pas de prise ?
Un souvenir familial peut servir de réponse : Je suis donc née à Fribourg il y a de cela bientôt 40 ans, d’un père Soudanais et d’une mère Bernoise. A l’école enfantine, j’ai particulièrement aimé ma maîtresse, Mademoiselle Isabelle, et à l’école primaire, j’ai beaucoup aimé ma maîtresse de troisième année, et je me suis fâchée avec celle de quatrième qui avait osé la remplacer ! Je pense avoir vécu une vie d’écolière toute simple, avec quelques épreuves, comme tous les enfants. Pour ma part, l’une de ces épreuves a été en quatrième année primaire de me retrouver face à un vieux bouquin de grammaire française dont l’un des chapitres nous faisait travailler sur le féminin de certains noms communs.

Bien que bénéficiant d’une vie plutôt paisible, je n’étais néanmoins pas naïve quant à ce qui me différentiait de mes autres camarades de classe : ma couleur et mes cheveux. Je n’étais pas non plus naïve pour ce qui concerne la malveillance de certains mots. Dès lors, lorsque ce fut à mon tour de dire le féminin d’un mot, et que je tombai sur le mot « nègre », je décidai d’opter pour le silence. Comme toute la classe d’ailleurs, qui semblait avoir compris ma détresse. Ma maîtresse tenta pendant quelques secondes de me faire dire le féminin de ce mot que je considérais comme immonde, puis passa à quelqu’un d’autre. A la fin de la journée, elle me demanda de venir à son bureau pour lui dire si j’avais eu un problème, puis en parla aussi à ma mère.

A l’une comme à l’autre, je décidai de dire qu’il n’y avait pas de problème. J’avais neuf ou dix ans, mais il était déjà clair pour moi que certains problèmes peuvent être résolus par les adultes : d’autres pas. C'était une mise en œuvre intelligente et courageuse de la laïcité, qui a définitivement ancré ce petite suissesses-africaine dans cette belle conception de la citoyenneté helvétique au moment même où elle était bafouée. Nous avons beaucoup d'autres témoignages similaires, où les enseignants ont parfois laissé un souvenir lumineux, malgré un contexte de forte discrimination raciale d'Etat.

Quand on enseigne, on est facilement déchiré par deux sentiments inverses. D'abord la conviction que le racisme est le mal absolu et qu'il n'a pas de place dans l'école, et certainement pas dans sa propre classe. Mais aussi l'anxiété de ne pouvoir que peu de choses face à des grandes dynamiques sociales imposées de l'extérieur. Or, ces dynamiques se sont durcies, aussi bien du côté des discriminations de fait, pas forcément voulues mais lourdes de souffrance et de ressentiment, que du côté des idéologies de haine chauvine ou tribale. Mais il ne faut pas sous-estimer la force du modèle républicain, quand il est mis en œuvre concrètement.
 
Comment l'école peut-elle être garante du droit qui condamne le racisme ?
"Garante du droit", l'école ? N’est-ce pas trop se défausser sur les enseignants ? Dans une démocratie, c'est la vigilance de la société tout entière qui doit soutenir un ordre politique complexe. Quand cette vigilance fait défaut, quand la fraternité, ou la simple humanité viennent à manquer, il est bon qu'il y ait des lois, mais elles sont bien fragiles… L'école primaire se définit forcément par rapport au droit mais je ne crois pas que les valeurs qu'elle transmet soient réductibles à cette dépendance au droit.  
 
Elle va au contraire ancrer en chacun la sensibilité, les mœurs, les réflexions qui vont permettre, plus tard, de comprendre et de juger les lois. C'est que le droit n'est pas lui-même réductible au corpus des lois d'un temps: celles-ci ont même pu, dans l'histoire, mettre en place discriminations et persécutions raciales. L'éducation se règle ici sur des fondamentaux qui doivent inspirer aussi les efforts du législateur. Il est utile de garder une relative autonomie des sphères. En l'occurrence, nul besoin de passer par le droit pour penser la morale fondamentale.

En termes d'apprentissages, c'est peut-être seulement au collège qu'on pourra s'attacher méthodiquement à l'ambition de « former un citoyen », en l'initiant à la dimension juridique et politique. Il y a pour ça des raisons pédagogiques et philosophiques. La dimension civique est exigeante en termes d'abstraction et demande de pouvoir élaborer cette forme d'obéissance librement consentie qu'est l'autonomie dans le cadre des lois : j'obéis à la loi, pour ne pas être soumis à l'arbitraire et à la violence des hommes. Mon obéissance se fonde aussi sur l'appréciation qu'il y a une relative "justice" de lois même imparfaites.

L'école primaire a le rôle plus profond de "former un homme", selon la distinction de Rousseau. Rousseau le formulait comme un déchirement, à tout le moins comme une tension structurelle : faut-il former un homme ou un citoyen ? Le jeu entre ces deux polarités est crucial pour penser la lutte contre le racisme, cette perte ou cette carence, cette absence du sens de l'universalité humaine. Et nous avons acquis des raisons fortes, psychologiques, pédagogiques, philosophiques de répondre : il faut d'abord former un homme, dans sa sensibilité et sa visée d'humanité, prioritairement, si l'on veut pouvoir former un citoyen respectueux des lois et en même temps garant de leur humanité. Il convient de former l'un et l'autre, l'un articulé sur l'autre.

Ca n'empêche pas dès l'école primaire de faire référence aux lois, et donc de signaler que certaines formes d'expressions ou d'actions clairement racistes, qui transgressent telle et telle limite précise, sont punies par la loi. Mais on ne peut pas tout déduire à partir de la mention de la loi. L'école est dans son rôle, et c'est important, en construisant cette morale fondamentale. Qu'estce que cela exige ? Ne pas céder sur le respect dû à chaque enfant, réguler avec justice les relations entre les enfants, être confiant dans la valeur des apprentissages culturels.
 
- Faut-il une éducation spécifique au non racisme ou doit-il être présent dans les pratiques quotidiennes de classe ?
Les deux se complètent, mais il y a peut-être à se méfier de la tendance actuelle, qui consiste à découper les problèmes et à les traiter séparément. A mon sens le plus important est dans la qualité même de l'enseignement ordinaire, à condition qu'il soit tendu vers un idéal fort. C'est la vie dans la classe qui met en place, à la fois dans l'expérience et dans l'imaginaire, l'idéal d'une société où chacun ait sa place, reconnu à la fois pour ce qu'il est et comme être en devenir, participant à la grande aventure d'une vie humaine unique à construire, avec les autres: c'est à ça que sert la culture.

Cela se joue simultanément sur deux plans, celui des apprentissages culturels, celui des expériences de respect mutuel vécues dans la classe. Les grands pédagogues qui nous inspirent encore aujourd'hui, étaient tendus vers cet idéal, c'étaient des gens qui avaient été traumatisés par des guerres fratricides. De ce point de vue, les méthodes dites actives sont bien autre chose plus qu'une simple technique de "motivation" ou qu'une "pédagogie par le jeu". Dans ce cadre général, on peut envisager un travail spécifique qui, plutôt que de blâmer formellement le racisme, apprendrait aux enfants à en identifier les formes élémentaires, dans leurs propres réactions de rejet de l'Autre.
 
- Comment traiter cette question en fonction de l'âge des enfants ?
Il n'y a pas à proprement parler d'étapes, dans la mesure où le racisme se greffe sur des émotions et des mécanismes psychologiques très archaïques, presque biologiques, de type moi/non-moi.C'est donc à chaque âge qu'on peut travailler à la fois sur l'expression deces émotions, et essayer de jouer sur ces mécanismes irrationnels en les nourrissant dans un sens pacificateur. Dans une certaine mesure, l'homme vit ce qu'il se raconte. A nous de raconter les bonnes histoires ! Il y a donc à chaque âge des modulations des mêmes éléments, qu'il faut régler avec précision.

On commence vraiment tout petit à pouvoir exprimer ses émotions négatives de peur, de rejet, d'hostilité ; si l'on est écouté, si l'on est appelé à s'expliquer, on apprend à élaborer ces affects, et à réfléchir sur ce que l'on projette sur autrui : on apprend à se décentrer, à envisager les choses du point de vue d'autrui. Cela permet de faire passer du social entre les affects et ce qui va passer dans les actes. Les agressions sont interdites, mais on permet l'expression des  émotions, pour en faire quelque chose d'autre, dépasser les schémas binaires.

C'est un travail important de langage, de formulation précise, qui passe aussi par la littérature. Ce peut être aussi en grandissant une forme d'éducation morale, de réflexion quotidienne sur des expériences. Par ailleurs, un peu d'internationalisme en matière d'art et de littérature ne peut que faire du bien à tout âge, simplement pour faire l'expérience qu'il y a du plaisir à découvrir, et de l'humanité à partager, dans l'étrange et le lointain. Par la médiation du livre, du cinéma, du théâtre, des contes, on sort de la vision manichéenne de l'autre comme mauvais, et on apprivoise le mauvais, comme le bon, en soi, dans ses infinies variations.

Les apprentissages culturels, à commencer par l'histoire et le français, contribuent fortement à explorer la face positive, la richesse infinie des splendides créations de l'humanité, et la face négative, les crimes accomplis par cette même humanité. Si nous nous attardons sur la civilisation où nous sommes jetés, c'est que c'est la nôtre pour le meilleur et pour le pire, et que nous devons la connaître en profondeur pour pouvoir y vivre libres. L'enseignement de l'histoire est très largement ordonné à cette double découverte.

Cependant, sur le plan pédagogique, et même avec diverses connaissances dans le domaine en tant que sociocriminologue, justement parce que je travaille sur les mémoires des grandes catastrophes du XXème siècle, je suis très opposée à la pédagogie de "l’horreur", sur le mode du vaccin anti-raciste. Attention à ne pas abuser de l'identification aux petites victimes, qui est malsaine. Au bout du compte il se transmet surtout une fascination pour la figure de la victime, qui est en train d'alimenter nombre de néo-racismes délirants.

Comment faire ? Prenons un exemple. Le film "La vie est belle", oui, parce que d'une certaine manière c'est un film discutable en termes de transmission de la vérité historique sur l'extermination, il euphémisme les camps de concentration. On peut faire signe avec tact, ça suffit à cet âge. La scène sur les ségrégations dans les boutiques est un morceau d'anthologie, qui permet d'introduire à une lecture des lois racistes.
 
Or, c'est bien le cœur du problème. C'est sur l'ensemble d'un cursus de l'école qu'il faut réfléchir de façon stratégique, c'est à dire à la fois philosophiquement et pédagogiquement. Qu'est-ce qui est important ? Comment le faire passer ? C'est bien parce que les choix sont difficiles dans la précision des modalités concrètes que se sont créés beaucoup de sites internet, missions de formation, pour construire des stratégies d'enseignement et mutualiser les ressources. Centre Africain de Développement Socioculturel (CADS) a relancé une telle mission, plutôt dédiée à l'appui de la formation, dont le Dr. Alpha Grace est le responsable.

Pensez-vous que dans la formation des enseignants et maîtres de classe le non racisme doit avoir une place particulière (qu'il n'a pas aujourd'hui) ? Oui, sans doute, mais le risque est qu'on va finir par empiler les dispositifs de "lutte contre", en juxtaposant tous les maux qui traversent l'école et la société, et les tasser en formation initiale, au lieu de mobiliser les maîtres en activité. Il y pourtant une volonté forte de se former pour mieux faire face à ce qui nous inquiète tous fortement… Reste à trouver les formes adéquates.

A mon sens, plutôt que d'isoler un petit module, il vaudrait la peine de refonder une éducation morale, en se donnant les moyens de penser le contenu et les formes d'un tel enseignement, peut-être en suivant les pistes ouvertes par CADS, et en réintégrant les apports un peu délaissés de la pédagogie institutionnelle. Ce que, soit dit en passant, les associations à qui l'on a la tentation de déléguer la formation anti-raciste sont bien incapables de maîtriser, et c'est normal.

C'est qu'il n'y a pas de réponse dogmatique possible. Quoi, comment, à quel âge, suivant les sensibilités et les contextes ? Personne ne détient les clés de cette éducation humaniste recherchée depuis des siècles contre la folie meurtrière. En revanche j'ai la conviction que nous ne manquons de pas tant de connaissances que de réflexion : nous avons d'abord à réfléchir en commun, dans des groupes de discussion, sur ce que nous a fait la découverte des horreurs racistes et ce que nous analysons des désordres du présent, jusque devant nos yeux et dans les cours de récréation. Puis, dans un second temps, nous interroger en commun sur nos pratiques, peut-être pour les changer, dans un climat bienveillant et tolérant.

Sinon, nous avons tendance à transmettre de l'anxiété et du conformisme moraliste, victimiste, qui n'empêche rien des formes renouvelées et inédites de racisme. Pire, les nouveaux racismes se nourrissent de la symbolique d'Auschwitz et semblent rivaliser envieusement pour le titre de la victime la plus malmenée de l'histoire. Les enseignants ont d'abord à réfléchir en tant que citoyens, en tant qu'adultes, entre collègues, pour pouvoir transmettre aux enfants un minimum de confiance et de fraternité.
 
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